Journée d'études

Usages ordinaires de la littérature


©️ Traverses

Infos

Dates
21 mai 2026
Lieu
Salle de l'Horloge
Place du 20-Août, 7 (Bât. A4)
4000 Liège
Horaires
9h-17h30
Prix
Entrée libre

E

n 1980, Michel de Certeau écrivait : « La rue géométriquement définie par un urbanisme est transformée en espace par les marcheurs. De même, la lecture est l’espace produit par la pratique du lieu que constitue un système de signes ». En filant la métaphore du livre en tant qu’espace (le texte aurait des propriétés topologiques, la page devient un île à explorer, et l’exploration elle-même serait un trope, un écart vis-à-vis d'une littéralité), Certeau rompait avec l'idée que la lecture (de fiction) doit consister en une restitution, plus ou moins heureuse, du sens d'un acte de communication, et ouvrait la porte à la compréhension de la lecture comme usage tactique, parfois abusif, d'un dispositif donné.

Telles que définies par Certeau, les pratiques ordinaires sont des manières d’occuper des dispositifs préexistants, des formes de fabriquer, de bricoler – ce sont ses mots – autre chose à partir des objets de la société de consommation (y compris, et surtout, des objets symboliques).

Cette même année 1980 marqua un tournant dans les études de réception empirique de la littérature, avec la publication de Reader-Response Criticism de Jane Tompkins, de la résonnante compilation d'essais de Stanley Fish Is There a Text in this Class? et d'un volume collectif coordonné par Susan Suleiman et Inge Crosman, The Reader in the Text. Mary-Louise Pratt signala tôt cette coïncidence temporelle (1982-1983, 203) ; presque en même temps apparut une étude pionnière, non seulement pour objectiver le fonctionnement des communautés d'interprétation postulées par Fish, mais aussi pour le faire en utilisant des outils informatiques (Leenhardt / Jósza, 1982).

Cependant, les études de réception empirique de la littérature demeurèrent dans une position satellitaire par rapport aux paradigmes historiographiques artistiques, littéraires et de la culture populaire. Bien que des volumes de considérable importance soient parus dans les années suivantes (Lahire, 1993 ; Mauger / Poliak / Pudal, 1999 ; Long, 2003 ; Dufays / Gemenne / Ledur, 2005 ; Lyon-Caën, 2006), ils le firent à un rythme posé, dans des domaines comme la bibliothéconomie, la didactique, l'histoire ou la sociologie – aucun d'entre eux, a priori, n’ayant la fiction pour objet d'étude – et n'eurent pas une influence immédiate, au point qu'encore en 2008, Rita Felski pouvait réclamer impatiemment la nécessité d’aborder enfin les usages quotidiens de la fiction.

Le fait est que depuis lors, une certaine accélération semble s'être imprimée sur ces lignes de recherche relatives aux usages et effets de la fiction, qui gagnent peu à peu la centralité des disciplines traditionnelles. En 2012, fut fondé à Francfort l’Institut Max Planck pour l’esthétique empirique. L’International Society for the Empirical Study of Literature, qui se réunissait depuis 1987, commença à publier en 2011 sa revue associée Scientific Study of Literature. Dans les revues de sciences cognitives et sociales, les travaux sur la lecture se multiplièrent, dont les contributions commencent à être recensées dans des manuels académiques (Honold / Parr, 2018 ; Kuiken / Jacobs, 2021).

En restant dans le domaine francophone, endéans les sept dernières années, on a assisté à la publication d’études importantes sur la prescription littéraire en ligne (Wiart, 2017), le courrier des lecteurs (Rohrbach, 2017), les fans (Bourdaa, 2021), les littératures de l’imaginaire comme espace de représentation des classes subalternes (Besson, 2021), les fictions soumises à des processus juridiques (Arzoumanov, 2022) ou encore les renvois à la fiction des objets ménagers (qui firent l'objet d'un congrès organisé en octobre 2022 à la MSH de Paris par Valérie Stiénon et Elizabeth Amann). Pour sa part, Cécile Barth-Rabot (2023) a récemment prolongé les travaux de sociologie de la lecture de Bernard Lahire (1993, 2004).

La journée d’études « Usages ordinaires de la littérature » aspire à intégrer l’Université de Liège à cet effort collectif, à rassembler des préoccupations qui président des recherches dans différents départements, à confronter des décisions méthodologiques et à découvrir ensemble de nouveaux objets d’étude. Pour cela, elle invite à présenter, sans ambition de produire en aval un volume collectif, des recherches en projet ou en cours, dans un catalogue de possibilités très ouvert, incluant :

  • les instrumentalisations publiques, commerciales ou politiques de la fiction ;
  • les effets ou réactions émotionnelles à la fiction ;
  • les réappropriations ou réélaborations ordinaires de la littérature (à la manière de la fan fiction) ;
  • les processus cognitifs et les dérives perceptives dans la consommation de fictions ;
  • les discours populaires qui accompagnent la consommation de fictions : critique amateur, réseaux socionumériques de prescription, etc.

En somme, il s’agira d’aborder, à travers diverses expressions de la fiction, la question ultime de la culture « ordinaire » définie par Certeau : que fabriquons-nous, les usagers, les récepteurs, les consommateurs, avec ce que nous absorbons, recevons et payons ?

Organisation

Álvaro Ceballos Viro / Clara Álvarez Zapico

Information

a.ceballosviro@uliege.be

 

Affiche et programme (PDF)

Bibliographie

Arzoumanov, Anna (2022): La Création artistique et littéraire en procès, 1999-2019, Paris: Garnier.

Barth-Rabot, Cécile (2023): La lecture. Valeur et déterminants d’une pratique, Malakoff: Armand Colin.

Besson, Anne (2021): Les Pouvoirs de l’enchantement. Usages politiques de la fantasy et de la science-fiction, Paris: Vendémiaire.

Bourdaa, Mélanie (2021): Les Fans. Publics actifs et engagés, Caen: C&F.

Certeau, Michel de (1990 [1980]): L’Invention du quotidien. I. Arts de faire, Paris: Gallimard.

Dufays, Jean-Louis / Gemenne, Louis / Ledur, Dominique (2005): Pour une lecture littéraire. Histoire, théories, pistes pour la classe, Bruxelles: De Boeck.

Felski, Rita (2008): Uses of Literature, Malden / Oxford: Blackwell.

Honold, Alexander / Parr, Rolf (eds.) (2018): Grundthemen der Literaturwissenschaft: Lesen, Boston: De Gruyter.

Kuiken, Don / Jacobs, Arthur M. (eds.) (2021): Handbook of Empirical Literary Studies, Berlin / Boston: De Gruyter.

Lahire, Bernard (1993): La raison des plus faibles : rapport au travail, écritures domestiques et lectures en milieux populaires, Lille: PUL.

_____ (ed.) (2004): Sociología de la lectura, Capellades: Gedisa.

Leenhardt, Jacques / Jósza, Pierre (1982): Lire la lecture. Essai de sociologie de la lecture, Paris: Le Sycomore.

Long, Elizabeth (2003): Book Clubs. Women and the Uses of Reading in Everyday Life, Chicago: The University of Chicago Press.

Lyon-Caen, Judith (2006): La Lecture et la vie. Les usages du roman au temps de Balzac, s.l.: Tallandier.

Macé, Marielle (2011): Façons de lire, manières d’être, Paris: Gallimard.

Mauger, Gérard / Poliak, Claude F. / Pudal, Bernard (1999): Histoires de lecteurs, Paris: Nathan.

Pratt, Mary-Louise (1982-1983): «Interpretive Strategies / Strategic Interpretations: On Anglo-American Reader Response Criticism», Boundary 2, vol. 11, nº 1-2, 201-231.

Renard, Fanny (2011): Les lycéens et la lecture. Entre habitudes et sollicitations, Rennes: PUR.

Rohrbach, Véronique (2017): Le courrier des lecteurs à Georges Simenon. L’ordinaire en partage, Rennes: PUR.

Wiart, Louis (2017): La Prescription littéraire en réseaux: enquête dans l’univers numérique, Villeurbanne: Presses de l’enssib.

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